1959 |
Source : Labour Review, Vol. 4, n°1, avril–mai 1959, pp 25–28. Traduction marxists.org. |
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L’article de William Hunter paru dans le numéro de décembre de la Labour Review constitue une contribution très précieuse à la littérature sur ce sujet. Toutefois, je pense qu’il convient de le compléter pour permettre au lecteur de bien saisir la différence entre la ligne marxiste et celle du Parti « communiste » durant la période précédant le 22 juin 1941 – date à laquelle Hitler attaqua la Russie – ainsi qu’entre la ligne marxiste et celle, par exemple, de l’Independent Labour Party (ILP) après cette date historique. Il importe également de montrer que les marxistes n’ont pas repris mécaniquement, lors de la guerre de 1939-1945, les mots d’ordre lancés par Lénine entre 1914 et 1917.
Après leur erreur initiale consistant à proclamer leur soutien à la guerre (et à réclamer une offensive alliée depuis la ligne Maginot vers l’Allemagne), les staliniens britanniques ne se sont pas ralliés à la ligne léniniste prônant la « transformation de la guerre impérialiste en guerre civile »; ils ont au contraire exigé la conclusion d’une paix fondée sur la déclaration germano-soviétique du 28 septembre 1939 (« La Pologne est finie, alors pour quoi se battre ? »). La brochure de R.P. Dutt intitulée Why This War ? [1], publiée début novembre, affirmait : « Il faut contraindre le gouvernement à faire la paix. Nous exigeons un armistice immédiat et la convocation d’une conférence de la paix » (p. 18); elle n’hésitait pas non plus à modifier le mot d’ordre de Karl Liebknecht, « l’ennemi principal est dans son propre pays », pour le transformer en « l’ennemi est dans son propre pays » (p. 23). Durant toute la période précédant la chute de la France, le Parti communiste britannique a agi comme un organe de propagande au service d’Hitler. L’éditorial du Daily Worker du 1er février 1940, commentant un discours du Führer, en est une illustration typique : « Hitler a réitéré son affirmation selon laquelle la guerre lui avait été imposée par la Grande-Bretagne. Il n’y a pas de réponse à opposer à ce fait historique. C’est la Grande-Bretagne qui a déclaré la guerre, et non l’Allemagne. » Des tentatives furent faites pour mettre fin à cette guerre, mais les ouvertures de paix soviéto-allemandes furent rejetées par la Grande-Bretagne. Dès cette époque, les marxistes durent distinguer leur approche de celle des staliniens : « The Militant [2] veut la paix, mais il ne veut pas d’une paix impérialiste... La paix que le Daily Worker réclame désormais pour le compte d’Hitler et de Staline est une paix impérialiste », déclarait le Militant de Londres dans son numéro d’octobre 1939.
L’offensive d’Hitler contre les Pays-Bas et la France, la capitulation de la classe dirigeante française emmenée par Pétain, la menace immédiate d’une invasion de la Grande-Bretagne et les répercussions de ces événements sur les capitalistes comme sur les travailleurs du pays ont suscité, de la part du Parti communiste britannique, un manifeste remarquable publié le 22 juin 1940. Ce texte mettait en garde contre le gouvernement Churchill qui, non seulement comptait en son sein des « hommes de Munich », mais compromettait également la défense du peuple en l’assimilant au « maintien des possessions impériales et à la domination de la classe dirigeante ». Pour que les travailleurs puissent « vaincre tous leurs ennemis, à l’intérieur comme à l’extérieur de la Grande-Bretagne », il fallait qu’un nouveau gouvernement accède au pouvoir, un gouvernement « véritablement représentatif des travailleurs, exempt de tout représentant de l’impérialisme ou de tout sympathisant du fascisme ». Tous les responsables de la situation actuelle devaient être écartés des postes de commandement, tant dans les services publics que dans l’économie; les industries clés devaient être nationalisées; des comités de contrôle ouvrier devaient prendre la direction des entreprises; les travailleurs devaient être armés, sur la base des usines; le système de classes régissant la nomination des officiers devait être aboli; une liberté totale devait être garantie au mouvement ouvrier; et les peuples soumis de l’Empire devaient être libérés.
Ce qui est particulièrement intéressant dans ce manifeste, c'est qu'il coïncidait pour l'essentiel avec la ligne donnée par Trotsky dans ses derniers écrits (il fut assassiné en août 1940). Ainsi, dans sa réponse à des questions posées par des camarades américains, il écrivait :
« Les ouvriers américains ne veulent pas être soumis par Hitler, et, à ceux qui disent “ Ayons un programme de paix ”, l'ouvrier répondra “ Mais Hitler n'a pas un programme de paix. ” C'est pourquoi nous disons : “Nous défendrons les États‑Unis avec une armée ouvrière, avec des officiers ouvriers, avec un gouvernement ouvrier, etc.” ... il serait doublement stupide de présenter maintenant une position pacifiste purement abstraite; le sentiment qu'ont les masses, c'est qu'elles doivent se défendre. Il nous faut dire : “Roosevelt (ou Wilkie) dit qu'il faut défendre le pays ; bien, mais seulement si c'est notre pays, pas celui des Soixante Familles et de leur Wall Street. Il faut que l'armée soit sous notre propre commandement ; il nous faut avoir nos propres officiers, qui nous seront loyaux.” C'est de cette façon que nous pourrons aborder les masses, qu'on ne pourra pas les éloigner de nous et qu'on pourra ainsi préparer la seconde étape, plus révolutionnaire. Il nous faut utiliser l'exemple de la France, jusqu'au bout. » (Trotsky : réponses à des questions concernant les États‑Unis, 7 août 1940)
Par ailleurs, dans une note commentant un « article très prétentieux, très confus et stupide » paru dans la Partisan Review de juillet-août 1940, Trotsky mettait en garde contre une reprise mécanique des mots d’ordre de Lénine :
« La guerre actuelle comme nous l'avons déclaré à plusieurs reprises, est une continuation de la dernière guerre. Mais continuation ne signifie pas répétition. En règle générale, une continuation signifie un développement, un approfondissement, une accentuation. Notre politique, la politique du prolétariat révolutionnaire vis-à-vis de la seconde guerre impérialiste, est une continuation de la politique élaborée essentiellement sous la direction de Lénine durant la dernière guerre impérialiste. Mais continuation ne signifie pas répétition.... Dans ses écrits de 1915, Lénine faisait allusion aux guerres révolutionnaires que le prolétariat victorieux aurait à mener. Mais il s'agissait là d'une question de perspective historique imprécise et non de la tâche du lendemain... La seconde guerre mondiale pose la question du changement de régime d'une façon plus impérieuse, plus urgente que ne le fit la première guerre. C'est avant tout et surtout la question du régime politique. Les ouvriers ont conscience que la démocratie fait partout naufrage et qu'ils sont menacés du fascisme même dans les pays où le fascisme n'existe pas encore. » (Trotsky : Bonapartisme, fascisme et guerre, 20 août 1940)
Les implications des idées de Trotsky furent pleinement développées, après sa mort, lors d’une conférence extraordinaire du Socialist Workers’ Party (SWP) des États-Unis, tenue à Chicago en septembre 1940; cette conférence adopta ce que l’on appela la « politique militaire », une politique visant à prolétariser les forces armées. Intervenant à cette occasion, James P. Cannon déclara :
« Notre lutte contre la guerre dans des conditions de paix était juste dans une certaine mesure. Mais elle n’était pas suffisante. Il faut l’étendre. Les anciens principes, qui demeurent inchangés, doivent être appliqués concrètement aux nouvelles conditions de la guerre permanente et du militarisme universel. Nous n’avons pas imaginé, personne n’a imaginé, une situation mondiale dans laquelle des pays entiers seraient conquis par des armées fascistes. Les ouvriers ne veulent pas être conquis par des envahisseurs étrangers, surtout par des fascistes. Ils ont besoin d’un programme de lutte militaire contre les envahisseurs étrangers qui assure leur indépendance de classe. C’est là le fond du problème. ...
« Dans le passé, nous avons été souvent mis dans une certaine position désavantageuse; la démagogie des sociaux-démocrates contre nous a été efficace dans une certaine mesure. Ils disaient : « Vous n’avez pas de réponse à la question de savoir comment lutter contre Hitler, comment empêcher Hitler de conquérir la France, la Belgique, etc. » (Bien sûr, leur programme était très simple : suspendre la lutte de classe et subordonner complètement les ouvriers à la bourgeoisie. Nous avons vu les résultats de cette politique de trahison). Eh bien, nous avons répondu d’une manière générale : les ouvriers renverseront d’abord la bourgeoisie chez eux, puis ils s’occuperont des envahisseurs. C’était un bon programme, mais les ouvriers n’ont pas fait la révolution à temps. Maintenant, les deux tâches doivent être télescopées et exécutées simultanément.
« Nous sommes prêts à combattre Hitler. Aucun travailleur ne veut voir cette bande de barbares fascistes envahir ce pays ou n’importe quel autre pays. Mais nous voulons combattre le fascisme sous une direction à laquelle nous pouvons faire confiance. ...
Nous ne laisserons jamais se produire ce qui s’est passé en France. ...
Les ouvriers doivent eux-mêmes prendre en charge la lutte contre Hitler et contre quiconque tente de porter atteinte à leurs droits. ...
La contradiction entre le patriotisme de la bourgeoisie et celui des masses doit être le point de départ de notre activité révolutionnaire. Nous devons nous baser sur la réalité de la guerre et sur la réaction des masses face aux épisodes de la guerre ... »
Cette politique devint celle des marxistes britanniques durant les mois suivant la chute de la France. Voici par exemple la conclusion d’un article titré « la guerre s’étend » du numéro de décembre 1940 de Youth for Socialism:
« Aucun travailleur dans ce pays ne souhaite subir la maudite tyrannie d’Hitler. Au contraire, il la combattra de toutes ses forces. Mais il ne peut le faire tant que la Grande-Bretagne reste capitaliste, tant que l’Inde est sous le joug, tant que la classe capitaliste contrôle l’armée et que les travailleurs sont désarmés. »
« La défaite d’Hitler, la défense de la Grande-Bretagne, la fin de la guerre : tout cela ne dépend pas simplement d’armes supérieures ou plus nombreuses. Ce qui importe davantage, c’est de savoir qui manie ces armes et dans quel but. S’il s’agit de travailleurs exploités combattant pour le capitalisme, leur "victoire" ne différera guère d’une "défaite". Mais s’il s’agit de travailleurs militants combattant pour le socialisme, ils disposeront – outre les armes qu’ils auront arrachées aux capitalistes – d’une arme suprême contre Hitler, une arme qu’il ne pourra contrer : le fait que les travailleurs allemands pourront désormais se joindre à eux dans la lutte contre Hitler, libérés de la crainte de voir le capitalisme britannique fondre sur eux. »
Une résolution de l’organisation marxiste « Workers’ International League [3] », soulignait qu’il serait erroné d’assimiler le sentiment « défensiste » des masses à celui de la classe capitaliste ou de la direction du Parti travailliste. « Le défensisme des masses procède en grande partie de motivations tout à fait progressistes : la volonté de préserver leurs propres organisations de classe et leurs droits démocratiques face à la destruction par le fascisme et par un envahisseur étranger »; ce sentiment s’accompagnait d’une « profonde méfiance à l’égard des objectifs et des mots d’ordre de la classe dirigeante ». La tâche des marxistes consistait à trouver les moyens de dissocier les travailleurs des capitalistes et de leurs valets, en suivant l’orientation donnée par Trotsky dans le Programme de transition (1938) : il existe, dans le patriotisme des masses, des « éléments dont il faut savoir se saisir pour en tirer les conclusions nécessaires ». En février 1941, la revue Youth for Socialism publiait un article sur le retour de la saison des campagnes militantes, sous les titres suivants : « Armer les travailleurs : la seule garantie contre une invasion hitlérienne » (ce n’est pas en restreignant le pouvoir des travailleurs à l’usine et dans l’armée, mais en organisant le contrôle ouvrier sur l’industrie et les armements, que l’on peut garantir la victoire non seulement sur Hitler, mais aussi sur la clique capitaliste de la « cinquième colonne » à l’intérieur du pays...).
Or, cette orientation, que le Parti communiste britannique avait pour l'essentiel faite sienne dans le manifeste du 22 juin 1940, fut abandonnée par ce même parti en l'espace de quelques semaines. L'ouvrage d'Ivor Montagu intitulé The Traitor Class (« La classe des traîtres ») – qui développait l'idée centrale du manifeste – fut officiellement désavoué par William Rust dans un compte rendu publié par la revue Labour Monthly en novembre 1940. En août, à la suite de l'envoi à Moscou de la mission Cripps par le gouvernement Churchill, les staliniens avaient adopté une nouvelle orientation axée sur la revendication d'un « gouvernement populaire » chargé de renforcer « l'amitié avec l'URSS ». Lors de la « Convention populaire » (People’s Convention) réunie en janvier 1941 sous l'égide des staliniens, cinq amendements d'inspiration marxiste, présentés par la section de Southall du syndicat des cheminots (National Union of Railwaymen), furent tous rejetés par la commission des amendements : « l'armement de la classe ouvrière sous le contrôle des syndicats et des comités d'ouvriers »; « la nationalisation des banques, des terres, des transports et des grandes industries sans indemnisation »; « la défense inconditionnelle de l'URSS contre toute attaque capitaliste »; « la fin immédiate de la trêve entre les partis, assortie de l'exigence d'une campagne pour que le Parti travailliste prenne le pouvoir total sur la base de ce programme, comme première étape vers le renversement du système capitaliste et la prise du pouvoir par la classe ouvrière »; et « un appel socialiste aux travailleurs allemands et européens pour qu'ils renversent leur propre classe capitaliste, parallèlement à la lutte contre le capitalisme britannique et à l'instauration d’États-Unis socialistes d'Europe ».
La ligne marxiste de cette période fut résumée de manière succincte par le Militant de New York [4] : « La véritable solution consiste à transformer la guerre impérialiste en une guerre contre le fascisme » (15 mars 1941). Lorsque l’attaque contre l’Union soviétique eut lieu, la réaction immédiate du Parti communiste britannique fut de réclamer un nouveau gouvernement et l’épuration des éléments réactionnaires occupant des postes de direction, y voyant la seule garantie d’une alliance authentique avec la Russie. Mais après que des pourparlers diplomatiques à Moscou eurent convaincu la bureaucratie soviétique, en proie à la panique, que les impérialistes britanniques étaient désormais leurs bons amis, la ligne changea brusquement – comme on peut le constater en comparant le numéro du 28 juin de World News and Views avec celui du 12 juillet. Dès lors et jusqu’en 1945, les staliniens britanniques prônèrent un soutien total au gouvernement Churchill et à la guerre qu’il menait. Toute suggestion selon laquelle l’aide à l’Union soviétique n’était pas incompatible avec une lutte contre Churchill – et pouvait même l’exiger – était dénoncée comme une « trahison »; et ce, en dépit de l’opinion exprimée par J.R. Campbell dans sa déclaration de « rétractation » publiée dans World News and Views le 2 décembre 1939, affirmant que « la politique de lutte sur deux fronts [...] aurait été une politique juste (en temps de paix comme en temps de guerre) à l’égard d’un gouvernement impérialiste allié à l’Union soviétique ».
De même, furent rejetées comme des « absurdités criminelles » les suggestions selon lesquelles le fait que l’Armée rouge menait une guerre juste ne modifiait pas nécessairement ni automatiquement la nature de la guerre menée par l’impérialisme britannique. La guerre était « indivisible », proclamait-on, tout comme la paix à l’époque de Litvinov. On oubliait opportunément le document diffusé au sein du parti le 24 avril 1941, intitulé La situation dans les Balkans, à une époque où Staline courtisait la résistance yougoslave et grecque face à l’agression hitlérienne (en mai, il lâcha brutalement ces pays, expulsant leurs ambassadeurs de Moscou dans une tentative désespérée d’apaiser son allié nazi). Il était affirmé dans ce document que
« le fait que les forces britanniques, combattant pour les objectifs de l’impérialisme britannique, luttaient aux côtés des forces grecques ne modifie pas le caractère fondamental de la lutte grecque, pas plus que la fourniture d’armes et de munitions par les États-Unis (dans la poursuite des objectifs de l’impérialisme américain) ne modifie le caractère fondamental de la guerre de défense chinoise contre la conquête et l’asservissement par le Japon ».
Dans cette nouvelle phase de la guerre, les marxistes poursuivirent sans changement leur politique. Ainsi, le numéro d’avril 1942 de Socialist Appeal publia une lettre ouverte à la conférence nationale de l’ILP – dont l’attitude était « anti-guerre » de manière abstraite – dans laquelle la Workers’ International League déclarait :
« Nous ne pouvons pas nous contenter de dénoncer la guerre comme une guerre impérialiste et dire, à l’instar des pacifistes, que nous ne voulons rien avoir à faire avec cette chose ignoble... Seule une politique de guerre de la classe ouvrière, capable de séparer les travailleurs des capitalistes tout en garantissant le succès face à toute agression capitaliste étrangère, pourrait mobiliser les masses dans la lutte pour le pouvoir. »
Un élément nouveau de la politique marxiste résidait toutefois dans l’appel à fournir toute l’aide possible à l’Union soviétique sous forme de livraisons d’armes, placées sous le contrôle des syndicats. La portée de cette revendication sera saisie par les lecteurs du roman d’Evelyn Waugh Officers and Gentlemen (1935) : on y voit deux réactionnaires discuter de la production de chars; l’un d’eux fait remarquer qu’on laisse les ouvriers inscrire à la craie des messages tels que « Salutations à l’oncle Joe » sur les chars qu’ils fabriquent, car cela les incite à travailler dur et à accélérer la production – mais les chars sont ensuite envoyés là où ils seront les plus utiles du point de vue de l’impérialisme britannique...
Lorsque la campagne pour le « Second Front » fut lancée, Socialist Appeal fit remarquer (en novembre 1941) que les staliniens exploitaient cyniquement le désir sincère des travailleurs d'aider la Russie. Après la chute de la France, le Parti communiste britannique avait souligné avec justesse que la caste des officiers n'était pas fiable dans la lutte antifasciste; pourtant, il réclamait désormais une invasion du continent sous le commandement de ces mêmes officiers. Les travailleurs devaient prendre le contrôle de l'industrie et des forces armées. Une telle mesure aurait eu un effet révolutionnaire sur le continent, y compris en Allemagne; dès lors, un corps expéditionnaire britannique, si le besoin s'en faisait sentir, aurait été accueilli favorablement par les travailleurs européens. Seul le pouvoir ouvrier pouvait transformer la guerre impérialiste en une véritable guerre de défense de l'Union soviétique et de lutte contre le fascisme. Malgré les manifestations à Trafalgar Square, tant que le contrôle effectif des forces armées ne leur serait pas arraché, la classe dirigeante britannique n'ouvrirait pas de second front, sauf pour servir ses propres intérêts.
« Ce ne sera pas un front destiné à aider la Russie, mais un front visant à tirer parti de la résistance russe. Ce ne sera pas un front pour écraser le fascisme, mais uniquement pour instaurer la domination de l’impérialisme "démocratique". Il libérera l’Europe de la tyrannie actuelle, mais pour n’y établir qu’une nouvelle tyrannie » (Socialist Appeal, juin 1942).
La justesse de cette analyse quant à la signification d’un « second front » impérialiste avait été clairement perçue par R.P. Dutt lorsqu’il écrivait, dans le Labour Monthly de février 1941, au sujet du rôle auquel l’armée britannique se préparait déjà à l’époque :
« Dans une telle situation de désordre général [à la suite d’un effondrement hypothétique du régime nazi], marquée par l’extension de la guerre civile et par des forces populaires encore mal armées et partiellement organisées, une armée d’un million d’hommes, entraînée et disciplinée, pourrait jouer un rôle majeur en prenant le relais d’Hitler pour maintenir les peuples d’Europe sous le joug et étouffer la révolution socialiste – tout comme, en 1918, les forces britanniques avaient directement pris la relève des forces impérialistes allemandes en déroute dans les États baltes. »
Cette perspective avait été exposée avec tout autant de clarté au ministre des Affaires étrangères de Franco – inquiet de la défaite imminente d’Hitler face à l’Armée rouge – par l’ambassadeur britannique Sir Samuel Hoare, lors d’un entretien à Madrid en février 1943 :
« Il y aura alors, sans aucun doute, d’importantes armées britanniques et américaines sur le continent. Ces armées seront dotées des munitions modernes les plus performantes. Elles seront composées de troupes fraîches, dont les rangs n’auront pas été décimés par des années de guerre épuisante sur le front russe » (cité dans Spain, 22 mars 1948).
L’issue de la Seconde Guerre mondiale et l’histoire de la période qui a suivi condamnent éloquemment la façon dont les staliniens ont égaré les travailleurs durant ces années critiques, guidés par une conception désastreusement erronée des intérêts de l’Union soviétique. Elles donnent raison à ceux qui ont porté haut le drapeau du marxisme dans des conditions d’une difficulté extrême, évitant à la fois Charybde et Scylla : le sectarisme et l’opportunisme.
Notes
| 1 | Pourquoi cette guerre ? |
| 2 | The Militant était alors le journal du Militant Group, fondé en 1935 par D.D. Harber. Le groupe travaillait alors dans le Labour Party, et T. Grant ou G. Healy furent membre de ce groupe jusqu’en 1937. En 1938, le groupe Harber fut une des composantes qui forma la Revolutionary Socialist League, la première section britannique de la IV° Internationale. |
| 3 | La Workers’ International League (Ligue ouvrière internationaliste) était un groupe trotskyste fondé en 1937 par T. Grant, G. Healy, J. Haston, R. Lee... Elle fusionna avec la Revolutionary Socialist League dans le Revolutionary Communist Party, qui devint la nouvelle section britannique de la IV° Internationale en 1944. La WIL publiait le journal Youth for Socialism puis Socialist Appeal à partir de juin 1941. |
| 4 | L’organe du SWP américain était intitulé The Militant, à ne pas confondre avec le Militant britannique. |